De grands jalons dans la pensée théologique de Jürgen Moltmann

De grands jalons dans la pensée théologique de Jürgen Moltmann

Un recueil de textes publié par Margaret Kohl

         Les éditions Fortress Press viennent de publier, en 2014, un recueil de textes (« Collected readings ») issus de huit livres majeurs de Jürgen Moltmann (1). C’est un événement pour la promotion de la théologie de Moltmann, qui est mise en  valeur par un site américain qui se consacre à la diffusion de cette pensée : « The Moltmanniac » (2). Cette anthologie réalisée par Margaret Kohl, traductrice en anglais de nombreux livres de Moltmann, est précédée par une mise en perspective rédigée par Richard Bauckham, un théologien familier avec sa pensée (3).

         Richard Bauckham nous rappelle la dimension de l’œuvre de Moltmann qui s’est déployée pendant cinquante ans et a conquis une audience mondiale, une grande « aventure dans la découverte théologique » (4). Dans les années 60, le premier livre notable de Moltmann : « La théologie de l’espérance » est devenu « un phénomène théologique », apparaissant même en première page du New York Times. Cette décennie était ouverte au progrès et cherchait à sortir d’une conception religieuse individualiste perçue comme étriquée. « L’œuvre de Moltmann a cherché à restaurer la pleine dimension de l’espérance chrétienne. Moltmann a montré comment l’histoire biblique de la promesse engendre un avenir pour ce monde. A l’horizon du renouvellement en cours de la création entière, il ouvrait un espace pour des projets sociaux et politiques, éveillés et encouragés par une espérance ultime ».

         Cependant, Jürgen Moltmann a bien conscience de la pression et des conséquences du mal. Et c’est pourquoi, il écrit ensuite un livre : « Dieu crucifié ». « La théologie de l’espérance a trouvé l’espérance donnée par Dieu  dans la résurrection du Christ crucifié .Le Dieu crucifié a montré l’amour souffrant de Dieu dans la croix du Christ ressuscité ». Dans le livre suivant : « L’Eglise dans la puissance de l’Esprit », Moltmann développe sa réflexion sur le rôle de l’Esprit en poursuivant sa réflexion sur l’engagement de Dieu trinitaire dans le monde.

         Et puis, Moltmann, en phase avec les questionnements et les découvertes du monde d’aujourd’hui, s’est ensuite engagé dans une œuvre de longue haleine explorant de grands champs théologiques à travers plusieurs ouvrages (5). En les appelant « des contributions à la théologie », il a voulu mettre l’accent sur le dialogue. « Certainement, la pensée de Moltmann s’est révélée capable d’intégrer de nouvelles orientations de pensée et de se développer dans des directions originales ». C’est aussi un théologien qui a puisé dans les ressources de différents milieux confessionnels : théologie orthodoxe, pentecôtisme, réforme radicale, théologie féministe, pensée juive.

         Richard Bauckham poursuit son introduction en mettant l’accent sur trois thèmes et caractéristiques majeures de la pensée de Moltmann: la passion, la mutualité et la réciprocité, la vie.

La passion

« La passion, un mot qui évoque des significations multiples, éclaire utilement la compréhension de Dieu selon Moltmann. Dans son œuvre, l’amour de Dieu n’est pas la bienveillance distante de Dieu qui prévaut dans le théisme traditionnel en ce sens que non seulement Dieu ne doit pas souffrir, mais qu’il n’est pas non plus affecté par le monde qu’il aime en termes de souffrance ou de joie. Au contraire, pour Moltmann, l’amour de Dieu se manifeste dans un intérêt passionné, une implication passionnée et coûteuse dans ce monde.

Avec la passion du Christ (au sens traditionnel de sa souffrance), nous trouvons la com-passion de Dieu, une implication fraternelle dans la souffrance de tous ceux qui sont en peine ». Dieu n’est pas impassible et ils appellent les hommes à ne pas l’être par crainte de souffrir, à s’impliquer dans l’amour, la souffrance et la joie.

Mutualité, réciprocité.

Pour Moltmann, « Dieu est amour parce que les trois personnes qui sont Dieu, réalisent leur unité dans une relation d’amour intime et réciproque ». Cette pensée fait également appel à un concept des Pères grecs : la « perichoresis » qui signifie que les trois personnes sont les unes dans les autres, s’interpénètrent. La Trinité n’est pas un cercle fermé. Dans l’histoire de Dieu avec le monde, le monde est attiré dans cette communion d’amour. « Moltmann étend la conception de la « perichoresis » en l’utilisant pour décrire la relation entre Dieu et le monde.  Dieu est dans le monde et le monde est en Dieu ». Cependant, cette relation respecte la différence. « La création de Dieu participe à la vie divine, mais ne devient pas Dieu ». « Moltmann écarte l’idée traditionnelle d’un « ordre » dans la Trinité, dans lequel le Père aurait une sorte de priorité ». Toute domination est exclue et c’est l’amour mutuel et la liberté qui fonde une communion d’amour. Cette communion fonde elle-même le genre de relations que Dieu  appelle dans le monde et dans l’église. « Le modèle de l’église selon Moltmann, c’est une amitié ouverte qui ne débouche pas sur un cercle fermé, mais est s’ouvre dans l’amour pour des gens différents ou exclus ». Cette notion de mutualité, opposée à la hiérarchie et à la domination, intervient aussi dans une compréhension écologique du monde. Moltmann envisage la création, les hommes inclus, comme une communauté de créatures de Dieu qui partagent la terre dans une interdépendance mutuelle ».

La vie

Le livre de Moltmann sur l’Esprit n’était pas prévu initialement dans la succession des livres à venir. Ce livre témoigne de l’importance croissante de la vie comme un thème unifiant dans sa théologie. Il est intitulé : « L’Esprit de vie. Une affirmation universelle », en français : « L’Esprit qui donne la vie ».  Moltmann entend l’Esprit comme « source de toute vie, en renouvellement constant de celle-ci, et comme source ultime de vie éternelle pour toute la création ». Ainsi l’ensemble de la vie peut s’exprimer en Dieu et Dieu peut être perçu en toutes choses. « Dans un mouvement important pour surmonter la dualité persistante entre le « spirituel » et le « matériel »… la vie dans l’Esprit n’est pas une vie en retrait du monde corporel, social ou naturel, mais elle se caractérise par l’amour de la vie et une affirmation de toute vie ». Cette théologie d’un engagement positif de Dieu dans le monde se marque aussi dans le dernier ouvrage de la série des grandes contributions de Moltmann : « L’Ethique de l’Espérance ».

         Ainsi, écrit Richard Bauckham, « L’Ethique de l’Espérance » accomplit la promesse d’une réflexion éthique en germe dans son livre : « La Théologie de l’Espérance » publié cinquante ans plus tôt ».

« L’espérance chrétienne signifie à la fois résister et anticiper :  Résister aux forces négatives présentes dans ce monde et « anticiper l’avenir nouveau et libérateur qui vient de Dieu ». 

         Voici donc une ressource nouvelle pour entrer dans la pensée théologique de Jürgen Moltmann : des extraits de huit ouvrages majeurs précédés à chaque fois par une brève introduction de l’éditrice, Margaret Kohl. L’univers anglophone est à la fois bien irrigué par l’œuvre de Moltmann et réceptif à sa pensée comme cela apparaît dans des sites dédiés ou amis (6) ou des livres inspirés par les pistes qu’il a ouvertes (7). Plus modestement, ce blog : « L’Esprit qui donne la vie » veut contribuer à la diffusion de cette pensée (8) dans le monde francophone qui, lui aussi, a besoin de ces ouvertures pour répondre aux questionnements des gens d’aujourd’hui.

Jean Hassenforder

  1. Jürgen Moltmann. Collected readings. Introduction by Richard Bauckham. Margaret Kohl, editor. Fortress Press, 2014
  2. Se donnant pour but de faire connaître la pensée de Moltmann, le site : Moltmanniac recommande et présente ce nouveau recueil : http://moltmanniac.com/moltmanniac-recommends-jurgen-moltmann-collected-readings/
  3. Richard Bauckham est un théologien britannique expert dans le Nouveau Testament, concerné par le message de la Bible dans le domaine de l’écologie et commentateur de Moltmann. Voir Wikipedia : http://moltmanniac.com/moltmanniac-recommends-jurgen-moltmann-collected-readings/ Son introduction à ce recueil de texte est librement accessible sur internet (cf note 2)
  4. Sur la vie et la pensée de Moltmann, son autobiographie :  Moltmann (Jürgen). A broad place. SCM Press, 2007 :      Mise en perspective sur ce site : « Une théologie pour notre temps » : http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=695
  5. Ouvrages concernant le Dieu Trinitaire, Dieu dans la création, la vie et l’œuvre du Christ, l’Esprit, source de vie, la venue de Dieu et l’eschatologie.
  6. The Moltmanniac. Musings from an amateur hope theologian.  Ce site est un lieu très précieux, car il nous tient au courant de l’actualité de la pensée de Moltmann et des ressources de tous ordres concernant son œuvre : http://moltmanniac.com/  Le blog de Danielle Shroyer, pasteure et théologienne aux Etats-Unis accorde une grande place à la pensée de Moltmann : http://danielleshroyer.com/ Auteur d’un livre sur l’Eglise en dialogue avec la pensée de Moltmann : « The transformative church », Patrick Oden  anime un blog : « Ravens. Everyday theology » : http://dualravens.com/ravens/
  7. Patrick Oden. The transformative church. New ecclesial models and the theology of Jurgen Moltmann. Fortress Press, 2015.  Commentaire : http://moltmanniac.com/the-transformative-church-new-ecclesial-models-and-the-theology-of-jurgen-moltmann-by-patrick-oden/  Voir sur ce blog, interview de Patrick Oden : « Jürgen Moltmann et l’Eglise émergente en conversation » : http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=892
  8. Sur le blog : Vivre et espérer,  on pourra également accéder à la présentation de deux interviews de Jürgen Moltmann en vidéo : « Une théologie pour la vie » : http://www.vivreetesperer.com/?p=1917 « L’avenir inachevé de Dieu » : http://www.vivreetesperer.com/?p=1884

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