Dieu, communion d’amour

Comment nous représentons nous la personne de Dieu ? Manifestement, à l’intérieur même du christianisme, on perçoit des accents différents et en conséquence des vécus différents. Ainsi, rencontre-t-on une représentation de Dieu où l’accent est mis sur sa royauté, sa seigneurie, sa toute puissance. Si, bien sur, la forme trinitaire est reconnue, elle n’irrigue pas le vécu. En regard, on assiste aujourd’hui à la montée d’une vision de Dieu comme communion d’amour entre les personnes divines : le Père, le Fils et l’Esprit Saint. La relation du chrétien avec Dieu s’en trouve éclairée et transformée. Le théologien Jürgen Moltmann participe à cette approche théologique dans ce qu’on a pu appeler : « Une nouvelle approche trinitaire ».
 
Dans quel contexte, ce renouvellement de la pensée trinitaire se développe-t-il ? Jürgen Moltmann met an valeur un changement profond dans la pensée philosophique et dans la culture. Dans le passé, on pensait en terme de « substances » plutôt qu’en terme de relations. La Trinité était représentée sous la forme d’une image abstraite, celle d’un cercle ou d’un triangle. Cette approche s’inscrivait dans un contexte où on mettait l’accent sur des individus plutôt que sur la relation entre ceux-ci. Cela valait dans le domaine de la société comme en sciences où la représentation des atomes était première. « Nous divisons et isolons, et plus tard, si nous le pouvons, nous remettons à nouveau les choses ensemble selon notre vouloir ».
Mais, maintenant, dans la nouvelle pensée écologique, chaque être vivant prend place dans un ensemble en relation avec d’autres êtres vivants. Et dans une pensée en terme de processus, les réalités individuelles doivent être envisagées en terme de transition d’un état à un autre. Dans ce nouveau mode de pensée, la Trinité est envisagée en terme de relations et de mouvements.
 
D’autre part, le renouveau de la pensée trinitaire s’inscrit dans une inspiration profondément biblique et en continuité avec les traditions des premiers siècles de l'Eglise.  Moltmann met en valeur le concept hébraïque de « shekinah ». Cela signifie une habitation de Dieu à l’intérieur de son peuple. Dieu se différencie. Il accompagne le peuple juif dans ses pérégrinations jusqu’à ce qu’un jour la « shekinah » divine remplisse le monde entier. Cette vision inspire la christologie du Nouveau Testament ». La Parole est devenue chair est elle a habité parmi nous » (Jean 1.14). « En Christ, habite corporellement la plénitude de Dieu » (Col. 2.9). « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint Esprit ? » (1 Cor 6.19). Dans la nouvelle création, Dieu sera « tout en tous » (1 Cor 15. 28).
Ainsi la vision trinitaire n’est pas le produit de la pensée grecque comme on lui reproche parfois. Elle s’enracine dans la Bible juive. « Le Dieu de l’Alliance accompagne son peuple et y habite ».
 
Le Nouveau Testament nous montre une interpénétration entre les personnes divines. « Je suis dans le Père et le Père est en moi » (Jean 14.11). «Celui qui me voit, voit le Père » (Jean 14.9). Les pères grecs ont mis en valeur la manière dont les personnes divines habitent l’une en l’autre sous le terme de « perichoresis ». Ce terme évoque à la fois une interpénétration dynamique et une habitation paisible. Un Concile (Florence 1438-1454) a pu ainsi exprimer la communion trinitaire : « Sur la base de l’unité, le Père est entièrement dans le Fils et entièrement dans l’Esprit saint ; le Fils est entièrement dans le Père et entièrement dans l’Esprit Saint ; Le Saint Esprit est entièrement dans le Père, entièrement dans le Fils. Aucun ne précède l’autre en éternité ou n’excède l’autre en puissance et en grandeur »… « C’est dire que la Trinité est une communauté non hiérarchique ». (p.154)
 
Dans cette interrelation entre les personnes divines, Dieu invite les êtres humains à entrer dans une unité ouverte. Jésus prie le Père pour ses disciples afin qu’ils puissent aussi être un en nous » (Jean 17.21). On a pu dire de l’église (Cyprien) qu’elle est un peuple entraîné par une dynamique d’unité par l’unité du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. Et, par ailleurs, dans les aspirations actuelles à dépasser un individualisme émietté en développant des communautés nouvelles fondées sur le seul respect des personnes, la vision trinitaire est une inspiration. De même, cette vision nous permet d’échapper à un modèle hiérarchique. Il y a là une pertinence pour l’émergence d’une nouvelle manière de vivre ensemble.
 
La vision trinitaire nous offre une représentation de Dieu dans laquelle celui-ci n’est pas « un Dieu solitaire qui soumet ses sujets comme des despotes terrestres l’ont fait en son nom ». Le Dieu trinitaire est un Dieu vivant, relationnel dans son être même et dans son rapport avec les créatures. « C’est seulement de ce Dieu-là dont on puisse parler comme un Dieu qui est amour, car l’amour n’est pas solitaire… » (p.151)
 
Jean Hassenforder
 
Source
 
The new trinitarian thinking, p. 285-294 , dans : Jürgen Moltmann. A broad place. SCM Press, 2007
 
The triune God. p.149-169, dans : Jürgen Moltmann. Sun of rigtneousness, arise ! Fortress Press, 2010 ( voir : citations)

Ecrit par

  1. Jeunet dit :

    Un grand merci pour votre article.
    Un adage ancien dit: dis-moi quel est ton Dieu, je te dirai quel homme tu es ». Au sens où il y a un lien fort que vous soulignez dans votre texte entre l’image de Dieu et la manière de vivre. Pendant longtemps, malgré l’irruption évangélique et en l’oubliant et malgré les conciles l’Eglise a en une image hiérarchique de Dieu, donc a conforté des structures de pouvoir absolu, en elle-même et dans la société. merci à Moltmann de nous inviter à revenir à un Dieu, communion d’amour, où il ne peut y avoir de préséance, de privilège, de soumission, de domination. Ce qui est en Dieu doit être le modèle des relations entre nous et en société. Le modèle trinitaire est une prise de position politique.